Mototaxis et Smart City : que serait la Smart-Mototaxi ? (partie 2)

Version 1

    Présentée comme une offre de mobilité en particulier dans les capitales d’Afrique de l’Est et potentiellement une solution au trafic dans certaines villes du continent, les usages des mototaxis se voient transformés dans la nouvelle ère du numérique. Dans cette seconde partie, nous proposons une nouvelle vision de cette activité économique comme une « ressource de données ».

     

    Voyons comment les mototaxis réalisent déjà des services diversifiés par rapport à la simple offre de transport. Le mode de transport utilisé en priorité par Jumia - site d’achat, vente en ligne et livraison à domicile - pour les livraisons, est la moto. Elle permet de livrer plus rapidement et donc à davantage de clients. Jumia a un avantage spécifique en Afrique pour le consommateur, il n’a pas à se soucier du trafic en chemin pour collecter son produit, c’est Jumia qui se charge de traverser le trafic pour apporter le produit à sa porte. Jumia apporte une solution aux embouteillages, et ce par quel moyen ? Des agents, en moto. Ainsi, ici, les conducteurs de mototaxi offrent un service supplémentaire à des entreprises du fait de leur connaissance du métier du transport déjà acquise.

    De manière générale, les conducteurs de mototaxis ne sont pas seulement sollicités lorsqu’ils sont stationnés dans la rue pour transporter un voyageur d’un point A à un point B, ils réalisent souvent des services supplémentaires pour leurs clients. Trajet programmé à la sortie d’un rendez-vous, livrer un courrier, apporter les clés aux enfants à la sortie de l’école, céder quelques minutes d’appel à un client qui n’a plus de batterie, renseigner un autre chauffeur perdu avec un client perdu. Malgré les craintes des habitants, les chauffeurs sont des individus de confiance puisqu’ils rendent un service. Ils sont au contact de centaines de personnes chaque jour et parcourent des dizaines de kilomètres.

     

    Dans la ville de demain, pourquoi ne pas les voir alors comme une ressource ? Ces conducteurs ont une valeur pour l’espace urbain bien plus importante que d’apporter une offre alternative de mobilité. Du fait du nombre de connexions qu’ils construisent via leur profession et toutes les localisations où ils ont été amenés à se rendre, ils sont des « omniscients » de ce qu’il se passe dans la ville. Intégrer ces conducteurs via la technologie devient alors très puissant, car cette connaissance qu’ils acquièrent en temps réel sur la ville par leur activité pourrait être captée via les technologies numériques, et les possibilités pour exploiter ces données en pratique sont infinies.

     

    L’industrie des mototaxis est paradoxalement omniprésente mais très méconnue : peu de données fiables ont été rassemblées sur le sujet et relèvent généralement d’études ponctuelles ou de mises en œuvre gouvernementales uniques. Envisager d’équiper les conducteurs de technologies et d’outils pour développer une connaissance précise sur leur secteur générerait un outil de décision très performant pour améliorer l’intégration des mototaxis dans la ville et renforcer les capacités de ces conducteurs qui offrent le service.

     

    Par exemple, les conducteurs ont une des connaissances les plus précises des fluctuations du trafic, heures de pointe et localisations puisqu’ils sont sur la route tous les jours, sur des trajets différents. Utiliser cette connaissance des routes secondaires à emprunter pour éviter le trafic, la manière dont les conducteurs se communiquent entre eux les lieux attractifs et événements générant davantage de demande de transport, pourrait avoir un impact direct notamment pour les opérateurs de transport pour améliorer la mobilité dans la ville. Ils sont alors un atout majeur pour comprendre la mobilité dans la ville et apporter les meilleures solutions.

     

    Plus généralement, ils ont accès à tout instant aux informations de la ville, témoins de ce qu’il s’y passe, des enjeux et problèmes de l’espace urbain à tous les niveaux. Imaginons connecter directement les chauffeurs aux hôpitaux pour améliorer la réponse aux urgences dans l’espace public. Imaginons les chauffeurs capables de diagnostiquer la qualité de l’infrastructure et collaborer avec les entreprises de construction et les maîtres d’ouvrage menant les projets urbains. Pourquoi ne pourraient-ils pas être équipés de caméras pour sensibiliser à l’évolution de la situation de l’environnement, par exemple en capturant des amas de déchets. Pourquoi ne pourraient-ils pas être partenaires des entreprises locales, collecter des données sur leur marché via leurs clients, offrir du contenu de publicité adapté, participer ainsi à accélérer l’environnement économique grâce à leur capacité de grande échelle ? Pourquoi ces individus qui sont les plus vulnérables à l’insécurité urbaine ne pourraient-ils pas eux-mêmes améliorer la situation dans les villes les plus dangereuses d’Afrique en reportant immédiatement les zones à risque dans une base de données ?

     

    Dans la Smart City des mototaxis, on pourrait voir les chauffeurs comme des agents de la ville au lieu de seulement les considérer comme des transporteurs, créant de la valeur et construisant une communauté de citoyens partenaires de leur ville.

     

    Le manque de données caractéristique de l’Afrique et ses conséquences sur le développement pourrait trouver dans cette démarche une solution de grande envergure dans cette industrie qui est une réelle « ressource de données » stratégique pour de nombreux acteurs, et envisageable à grande échelle grâce au numérique. Penser la profession sous un autre angle en permettant aux gouvernements, entrepreneurs, projets d’infrastructure, d’imaginer des programmes et études où ces individus pourraient être une ressource, additionnellement à leur activité principale. Imaginer formaliser la profession en leur ouvrant la porte vers davantage de capacités et compétences, où leur connaissance spécifique est réellement vue comme une ressource pour la ville, un cercle vertueux pour apporter davantage de marge de manœuvre économique aux chauffeurs en contournant la saturation du secteur.

     

    En bas de sa rue ou à l’autre bout de la ville, chacun devrait s’imprégner de temps en temps de la vie de ces individus, s’intéresser à leur connaissance, à leur rôle à jouer, il y a souvent de surprenantes aventures à découvrir ! Voir cette industrie comme une menace serait une erreur, appliquer des modèles préconçus sans en comprendre la culture également. Une recommandation serait d’en faire davantage une solution à la mobilité dans les villes embouteillées et une solution à la ville elle-même. Et parlons innovation avec les chauffeurs, il y aura de surprenantes aventures à écrire !

     

    Réalisé par Guy Pacôme Adingra et Manon Woringer